Extrait du Monde de la Musique - Article écrit par Yves Guilloux

QUAND L'ORGUE FAIT SON CINEMA

Très en vogue dans les années 1920, l'orgue de cinéma a longtemps resplendi au Gaumont Palace à Paris. Aujourd'hui, la société Allen lui rend hommage avec le modèle George Wright Signature Series 319, sous la conduite de Jean-Philippe Le Trévou.
L'orgue de cinéma a eu son heure de gloire en France : il n'est que d'évoquer l'orgue du Gaumont Palace à Paris pour raviver de merveilleux souvenirs dans le coeur des cinéphiles parisiens.

Le Gaumont Palace offrait alors six mille places en 1930, date à laquelle y est érigé le grand orgue de cinéma par la firme britannique Christie. Par le truchement du dédoublement des jeux, l'orgue compte près d'une centaine de jeux, alors qu'il est en réalité comparable à un orgue traditionnel de 25 jeux, exception faite de sa configuration, si particulière, d'orgue de cinéma.
page111-1000-full
Jean-Philippe Le Trévou,
agent ,exclusif des orgues Allen en France,
est aujourd'hui l'un des très rares organistes
de cinéma de l'Hexagone.

La magie du lieu fait apparaître l'orgue sur scène depuis la fosse d'orchestre, l'organiste Tommy Desserre, titulaire dès 1932- il était également titulaire de l'orgue de choeur du Sacré-Coeur de Montmartre -, étant assis devant sa console. L'orgue accompagne les films muets ou en exécute les différents bruitages.

Vendu aux enchères publiques le 7 avril 1976, l'orgue du Gaumont Palace sera finalement racheté par la ville de Nogent-sur-Marne qui l'installe dans le pavillon Baltard, rescapé des Halles de Paris. Toujours plus de jeux La première configuration de l'orgue traditionnel en orgue de cinéma est due à Hope-Jones. En 1920, cet Anglais reçoit la commande d'une église naturellement désargentée, ce qui l'amène à être imaginatif en démultipliant les jeux et les timbres grâce à l'électricité. Côté console, Hope-Jones opte pour une configuration en fer à cheval, toujours d'actualité, et a l'idée, pour des raisons de coût, de réaliser les tablettes de commandes de jeux à l'aide de garnitures en ivoire de manches de couteaux, tout en prenant la précaution de déposer le brevet de l'orgue unit.

Il n'en faut pas davantage pour convaincre les frères américains Wurlitzer de racheter les droits liés au brevet de Hope-Jones et de voir en ce prototype un avenir très prometteur pour le cinéma mais aussi pour le music-hall.
Wurlitzer va travailler à amplifier le concept d'orgue de cinéma en ajoutant toujours plus de jeux et de combinaisons aux petits instruments de base, mais aussi un grand nombre de percussions comme des caisses claires, tambourins, castagnettes, xylophones, glockenspiel, harpe, piano.

Incontestablement, le succès de l'orgue de cinéma repose sur sa filiation avec l'orgue traditionnel auquel il emprunte sa structure de base originelle. A la différence près que les pressions de vent sont franchement monstrueuses puisqu'elles grimpent jusqu'à 200 millimètres sur la colonne de mercure qui sert à les mesurer, contraignant parfois les facteurs à visser certains tuyaux sur les sommiers !

Wurlitzer construira près de deux mille instruments, dont le plus majestueux représentant se trouve aujourd'hui à Phoenix, aux Etats Unis, désormais propriété de la société de restauration Pizza and Pipe, célèbre pour l'aménagement de salles de restaurant autour. . . d'orgues de cinéma,
Pour autant, il ne faudrait pas oublier de mentionner l'existence des firmes britanniques Compton et Christie ainsi qu'une bonne vingtaine d'entreprises américaines, parmi lesquelles Barton qui s'était fait une spécialité d'intégrer des jeux de 32 pieds à ses orgues de cinéma ! Le pape de l'orgue de cinéma

Le glas de l'orgue de cinéma sonne avec l'avènement du cinéma parlant dans les années 1930.
Toutefois, l'instrument garde une place de choix dans les salles obscures en continuant à donner de la voix durant l'entracte. Le pape des organistes de cinéma, en 1940, est incontestablement George Wright, qui vit les temps forts de la comédie musicale américaine et de la grande épopée du jazz. Wright n'a de cesse d'acheter d'innombrables jeux de tuyaux d'orgue fabriqués par Wurlitzer et de les harmoniser lui-même en privilégiant les attaques et surtout les tremblants.

A la même époque, la firme américaine Allen construit son premier orgue liturgique électronique. Un succès qui va grandissant avec l'avènement de l'orgue à quatre claviers en 1954 et surtout des combinaisons ajustables par ordinateur dès 1970. Une technologie qui s'enrichit en 1995 d'un système optique pour la retraduction fidèle du toucher de l'organiste,

Allen propose aujourd'hui son fer de lance avec l'orgue de cinéma George Wright Signature Series 319, entièrement échantillonné en 1996 sur l' orgue personnel de Wright.

Distributeur exclusif des orgues Allen en France depuis 1992, JeanPhilippe Le Trévou côtoie en fait la firme américaine depuis 1978. Sa parfaite connaissance de l'orgue Allen en fait aujourd'hui un spécialiste de l'orgue liturgique et de l'orgue de cinéma numérique.

Il dispose d'un parc de location d'instruments auquel font régulièrement appel l'Orchestre national de France, l'Orchestre philharmonique de Radio-France, le London Symphony Orchestra, l'Orchestre philharmonique de Berlin.

Organiste de formation, il est titulaire de l'église Sainte-Claire à Paris mais avoue une passion pour le répertoire lié à l'orgue de cinéma qui lui vaut de se produire durant quatre-vingt-dix représentations en interlude au Kinopanorama à Paris, à la Vidéothèque de Paris pour le festival Ciné-Mémoire, et au Cinema Museum de Francfort à l'occasion de la Foire de la musique.

Son heure de gloire ? Sans aucun doute lorsqu'il ajoué, sur un orgue Allen, dans la basilique de Yamoussoukro, en Côte-d'Ivoire, à l'occasion des obsèques du président Houphouët-Boigny en 1994.